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Notre-Dame de la Nuit
Il y avait autrefois dans l’île de Bretagne un roi qui portait le nom de Pwyll[7]. Il régnait sur le pays qu’on appelle Dyved[8] ; et son territoire était partagé entre sept cantons[9] qu’il avait confiés à des vassaux de haute valeur, qui savaient rendre la justice et ne toléraient aucun manquement à la coutume. Pwyll, roi de Dyved, avait la réputation d’être un prince intègre, insensible à toutes les formes de flagornerie, et désireux de procurer le meilleur sort possible à ceux dont Dieu lui avait confié la charge en ce monde. Depuis bien longtemps, et de sa propre volonté, il avait reconnu le roi Arthur comme chef suprême de l’île de Bretagne, mais on ne l’avait jamais vu à la cour : il n’avait en effet jamais désiré faire partie des compagnons de la Table Ronde, préférant demeurer dans ses États pour mieux les gouverner et en assurer la prospérité.
Un jour qu’il résidait à Arberth, sa principale forteresse, il prit fantaisie à Pwyll d’aller à la chasse dans un endroit qu’il aimait particulièrement, le Vallon rouge, situé près d’une grande forêt riche en gibier de toute sorte et à l’embouchure d’une belle et large rivière poissonneuse. Le lendemain, à la pointe du jour, Pwyll se leva, se vêtit et se prépara, choisissant soigneusement ses armes de chasse ; et il se rendit au Vallon rouge pour y lancer ses chiens sous les arbres de la forêt. Un de ses serviteurs sonna du cor afin de rassembler tous ceux qui participaient à la chasse. Le roi s’élança à la suite de ses chiens qui, en aboyant, s’étaient engagés à travers les fourrés. Mais les chiens l’entraînèrent si loin qu’il perdit bientôt la trace de ses compagnons.
Comme il prêtait l’oreille à leurs aboiements qui résonnaient dans les sous-bois, il entendit ceux d’une autre meute. Le bruit n’était pas du tout le même, et il comprit que cette meute s’avançait à la rencontre de la sienne. Une clairière s’offrit alors à son regard, et quand sa meute y apparut, Pwyll aperçut un cerf qui fuyait, pourchassé par l’autre chasse. Le cerf arrivait exactement au milieu de la clairière lorsque la meute qui le poursuivait le rejoignit et le terrassa. Pwyll se prit à admirer la couleur de ces chiens, sans songer davantage au cerf : jamais il n’avait vu pareille allure à aucun chien de chasse au monde. Ils étaient d’un blanc éclatant et lustré et avaient les oreilles rouges, d’un rouge aussi luisant et éclatant que leur blancheur. Pwyll s’avança vers eux, chassa la meute qui avait tué le cerf et appela ses propres bêtes à la curée. À ce moment, il vit venir à lui un chevalier monté sur un grand cheval gris, un cor passé autour du cou, portant un habit de chasse de laine grise.
Le chevalier s’arrêta devant Pwyll et lui parla ainsi : « Je ne sais qui tu es et ne te saluerai pas ! » Pwyll lui répondit : « Peut-être es-tu d’un rang qui t’en dispense ? – Ce n’est certes pas l’importance de mon rang qui m’empêche de le faire, répondit l’inconnu. – Alors, dis-moi, seigneur, pourquoi cet affront ? – Par Dieu tout-puissant, la seule cause réside en ton impolitesse et ton manque de courtoisie ! » Pwyll, tout étonné de cette réponse, poursuivit : « Je voudrais bien savoir, seigneur, quelle impolitesse et quel manque de courtoisie tu as cru remarquer en moi ! – Je n’ai jamais vu personne agir comme tu l’as fait en chassant une meute qui a tué un cerf pour appeler sa propre meute pour la curée ! C’est un manquement grave à la courtoisie. Et quand bien même je ne me vengerais pas d’un tel affront, par Dieu tout-puissant, je m’engage à te faire mauvaise réputation pour la valeur de cent cerfs ! »
Pwyll se sentit soudain fort mal à l’aise : « Si je t’ai fait si grand tort, comme tu dis, je m’efforcerai de racheter ma faute. – De quelle manière t’y prendras-tu ? – Selon la coutume du pays, et selon le rang que tu occupes. Mais je ne sais pas qui tu es. – Je suis roi couronné dans mon pays d’origine. – Seigneur, bonjour à toi et prospérité sur ton peuple ! Mais de quel pays es-tu ? – Du pays que l’on nomme Announ[10] : je suis Arawn, roi d’Announ. – De quelle façon, seigneur, penses-tu que je pourrais obtenir ton pardon et gagner ton amitié ? – Je vais te le dire. Un homme occupe des domaines situés face aux miens. Il me fait continuellement la guerre : c’est Hafgan, qui prétend vouloir régner sur l’ensemble du pays d’Announ. Si tu me débarrasses de ce fléau, et je pense que tu le pourras facilement, tu répareras le tort que tu m’as causé et tu gagneras mon amitié. – Je le ferai volontiers, dit Pwyll. Indique-moi seulement comment y parvenir. »
Arawn, qui se disait roi d’Announ, parla alors ainsi à Pwyll : « Je vais te le dire. Je vais lier avec toi amitié sans restriction[11]. Je te mettrai à ma place en Announ. Je te donnerai chaque nuit la femme la plus belle que tu aies jamais vue. Je ferai aussi en sorte que tu aies ma figure et mon aspect, pour que ni valet, ni officier, ni personne parmi ceux qui m’ont toujours servi, puisse douter un instant que tu n’es pas moi. Et cela à partir de demain jusqu’à la fin de cette année. Nous nous rencontrerons alors à cette date, à l’endroit même où nous sommes aujourd’hui.
— Fort bien, dit Pwyll, mais comment saurai-je que je dois combattre l’homme que tu dis, à la date et à l’endroit précis que tu veux ? – Le combat aura lieu dans sept mois très exactement, à la tombée de la nuit, sur un gué que mes gens t’indiqueront. Tu y seras sous mon aspect et il ne s’apercevra de rien. Tu lui donneras un coup de lance, mais un seul, retiens bien cela. Car il te demandera de le frapper une seconde fois, et te suppliera même de le faire. Il faudra que tu refuses obstinément. Moi, j’ai eu beau le frapper, il est toujours revenu le lendemain se battre contre moi, avec encore plus d’arrogance et de force. – Fort bien, dit Pwyll, mais qui s’occupera de mes domaines pendant que je serai absent ? – Ne t’inquiète de rien, dit Arawn. Je pourvoirai à ce qu’il n’y ait dans tes États ni homme ni femme qui puissent soupçonner que c’est moi qui ai pris ta place. Je prendrai ton aspect et j’agirai comme toi-même. – Dans ces conditions, dit Pwyll, j’accepte volontiers ton amitié sans restriction, et suis prêt à partir immédiatement. – Le voyage ne sera ni long, ni pénible. Rien ne te fera obstacle jusqu’à ce que tu arrives dans mes États, car je serai ton guide. »
Arawn conduisit Pwyll à travers la forêt jusqu’à un lieu où s’étendait une grande plaine drainée par d’abondantes rivières. Dans les prairies, de nombreux troupeaux paissaient, et d’agréables forteresses se dressaient çà et là, agrémentées de vergers qui semblaient produire de beaux fruits. Arawn désigna l’une d’elles à son compagnon et dit : « C’est ici que se trouve ma cour, avec toutes les habitations qui en dépendent. Je remets ma cour et mes domaines entre tes mains, et je vais te laisser. Poursuis hardiment ton chemin et entre dans ma forteresse. Il n’y a personne qui puisse hésiter un seul instant à te reconnaître comme étant moi-même. À la façon dont tu verras le service se faire, tu apprendras les manières de la cour. » Et, sans ajouter une parole, Arawn partit au grand galop de son cheval, laissant Pwyll en face de domaines dont il ignorait tout.
Il se dirigea vers la forteresse qui lui avait été désignée et y ayant pénétré, il aperçut des chambres à coucher, des salles, des appartements avec les décorations les plus somptueuses qui fussent. Des écuyers et de jeunes valets accoururent vers lui et s’empressèrent de le désarmer. Chacun d’eux le saluait lorsqu’il s’approchait de lui. Deux chevaliers vinrent le débarrasser de ses vêtements de chasse et le revêtir d’un habit de soie brochée d’or. Dans la grande salle, tout était prêt. Pwyll vit entrer la famille, la suite, la troupe la plus belle et la mieux équipée qui se fût jamais vue, et, avec eux, la reine, la plus belle femme du monde, vêtue également d’une robe de soie brochée d’or d’un raffinement surprenant. On corna l’eau et l’on se mit à table.
Pwyll avait la reine à sa droite et un homme, qui devait être comte, à sa gauche. Il commença à converser avec la reine, et il jugea, à entendre ce qu’elle disait, que c’était bien la femme la plus avisée, la plus noble de caractère et la plus agréable de langage qu’il eût jamais côtoyée. Tous les convives eurent à souhait mets et boissons, musique et récitation de poèmes : c’était bien, de toutes les cours que Pwyll avait visitées en ce monde, la mieux pourvue de nourritures, de breuvages délicats, de vaisselle d’or et d’argent, de bijoux royaux. Et lorsque le moment du coucher fut arrivé, la reine et lui-même allèrent au lit.
Il eut alors un moment d’angoisse : comment allait-il se comporter vis-à-vis de cette femme, qui était si belle, si noble et si désirable, mais qui était l’épouse d’un homme à qui il avait donné son amitié sans restriction ? Mais la sagesse de Pwyll était grande, aussi grande que sa fidélité à la parole donnée. Aussitôt qu’ils furent au lit, il tourna le dos à la femme et resta le visage fixé vers le bord du lit, sans lui dire un seul mot jusqu’au matin. Le lendemain, il n’y eut entre eux que gaieté et aimable conversation. Et quelle que fût leur affection pendant le jour, il ne se comporta pas une seule nuit autrement que la première. Quant à son temps, il le passa en chasses, chants, danses, festins, relations aimables et conversations courtoises.
Arriva le jour où il devait rencontrer celui qui prétendait dominer tout le pays. Cette rencontre, il n’y avait pas un homme, même dans les contrées les plus reculées du royaume, qui ne l’eût présente à l’esprit. Pwyll s’y rendit donc avec les gentilshommes de ce qui était provisoirement son domaine. Dès qu’ils furent arrivés au lieu fixé, c’est-à-dire sur le gué d’une rivière qui coulait abondamment, un chevalier se leva et parla ainsi : « Nobles compagnons, écoutez-moi bien. Il ne s’agit pas ici d’une joute, mais d’une lutte entre deux rois, entre leurs deux corps seulement, et nous n’avons aucun droit à nous immiscer dans cette affaire. Chacun de ces rois réclame à l’autre terres et domaines. Vous avez donc le devoir de ne prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre. À cette seule condition, vous pouvez assister à la rencontre. »
Les deux rois s’avancèrent l’un vers l’autre, au milieu du gué et, sans perdre de temps, ils en vinrent aux mains. Au premier choc, celui qu’on prenait pour Arawn atteignit Hafgan au milieu de son bouclier, si bien qu’il le fendit en deux, brisa l’armure et lança Hafgan sur les cailloux, de toute la longueur de son bras et de sa lance, par-dessus la croupe de son cheval, mortellement blessé. « Ah, prince ! s’écria Hafgan, quel droit avais-tu à ma mort ? Je ne te réclamais rien. À ma connaissance, tu n’avais aucun motif de me tuer. Au nom de Dieu, puisque tu as commencé, achève-moi ! – Prince, répondit celui qui avait le visage d’Arawn, il se peut que je me repente de ce que j’ai fait, mais je ne t’achèverai pas. Cherche toi-même quelqu’un qui daigne accepter de te tuer. Pour ma part, c’est un acte que je jugerais lâche et déshonorant, car on ne frappe pas un homme blessé qui gît à terre. » Hafgan harangua ceux qui étaient venus avec lui : « Mes nobles fidèles, dit-il, emportez-moi hors de ce lieu maudit. C’en est fait de moi à présent, et je ne suis plus en état d’assurer plus longtemps votre sort. » Sans plus attendre, les nobles sortirent Hafgan du gué, l’allongèrent sur une civière et l’emportèrent loin de là.
Pwyll revint vers les siens. « Nobles compagnons, dit-il, informez-vous et sachez absolument quels doivent être mes vassaux. – Seigneur, répondirent-ils, tous ceux de ce pays doivent être tes vassaux, il ne peut y avoir aucune discussion sur le sujet. Il est bien certain qu’il ne peut y avoir qu’un seul roi en Announ, et ce roi, c’est toi. – Eh bien, dit Pwyll, il est juste d’accueillir ceux qui se montreront fidèles vassaux. Quant à ceux qui ne voudront pas venir de leur plein gré, qu’on les y oblige par la force des armes. » Il reçut immédiatement l’hommage des vassaux et commença à prendre possession de l’ensemble du pays. Vers le milieu du jour, le lendemain, les deux parties du royaume étaient en son pouvoir.
Quand l’année se fut écoulée, il partit tout seul, un matin, sans se faire remarquer, et, après avoir chevauché une partie de la matinée, il arriva au Vallon rouge. Il y retrouva Arawn qui l’attendait, et chacun d’eux fit à l’autre l’accueil le plus cordial et le plus chaleureux qui fût. « Que Dieu te donne joie et bonheur, dit Arawn, car tu t’es conduit en véritable ami. Cela, je le sais, et j’ai appris comment tu avais réussi à unifier le royaume. Quand tu seras de retour dans ton pays, tu verras ce que j’ai fait pour toi. – Que Dieu te le rende ! » répondit Pwyll. Arawn redonna alors sa forme et ses traits à Pwyll, roi de Dyved, puis il reprit les siens et, après avoir salué son ami, il retourna dans sa forteresse en Announ.
Il fut fort heureux de se retrouver parmi ses gens et sa famille qu’il n’avait pas vus depuis de longs mois. Pour eux, qui n’avaient pas senti son absence, son arrivée ne parut pas plus extraordinaire que de coutume. Il passa la journée dans la gaieté, la joie, le repos et la conversation avec sa femme et ceux qui constituaient sa cour. Quand le moment fut venu de dormir plutôt que de boire, ils allèrent se coucher. Le roi se mit au lit et sa femme vint le rejoindre. Après quelques moments d’entretien, il se livra avec elle aux plaisirs de l’amour. Comme elle n’y était plus habituée depuis très longtemps, elle en fut tout étonnée et se mit à réfléchir. « Dieu, se dit-elle, comment se fait-il qu’il ait eu cette nuit des sentiments autres que toutes les autres nuits que nous avons passées ensemble depuis tant de mois ? »
Comme elle restait songeuse, se retournant sans cesse, harcelée par cette pensée, Arawn finit par se réveiller. Il lui adressa une première fois la parole pour lui demander ce qui lui arrivait. Il n’eut pas de réponse.
Il insista une seconde, puis une troisième fois, toujours sans succès. « Pourquoi ne me réponds-tu pas ? demanda-t-il enfin avec une impatience non dissimulée. – Devrais-je t’en dire plus que je n’en ai dit en pareil lieu depuis presque un an ? s’écria-t-elle. – Comment cela ? Nous nous sommes entretenus de bien des choses. » La reine ne put plus se contenir : « Honte sur moi si, à partir d’une certaine nuit, il y a presque un an, en ce même lieu, au moment où nous nous trouvions dans ces draps, il y a eu jeux et entretiens, si tu as même tourné ton visage vers moi, sans parler, à plus forte raison, de choses importantes ! »
Ce fut au tour d’Arawn de devenir songeur. « En vérité, Seigneur Dieu, s’écria-t-il, il n’y a pas d’amitié plus solide, plus constante et plus fidèle que celle du compagnon que j’ai trouvé ! » Puis il dit à sa femme : « Reine, ne m’accuse pas. Par Dieu tout-puissant, je jure que je n’ai pas dormi avec toi, je ne me suis pas étendu à tes côtés depuis presque un an ! » Et il lui raconta son aventure. « J’en atteste Dieu, dit-elle, tu as mis la main sur un ami solide et dans les combats et dans les épreuves du corps. Il faut rendre hommage à la fidélité exemplaire qu’il t’a gardée. – Certes, ajouta Arawn, voilà quelque chose d’extraordinaire que je n’oublierai pas ! »
Quant à Pwyll, il était revenu dans le pays de Dyved, où son arrivée passa aussi inaperçue que si elle s’était produite de longs mois auparavant. Il commença par demander à ses vassaux ce qu’ils pensaient de son gouvernement cette année-là, en comparaison des années précédentes. « Seigneur, répondirent-ils, jamais tu n’as montré autant de courtoisie, jamais tu n’as été aussi aimable, jamais tu n’as dépensé aussi aisément ton bien en faveur des autres, jamais ton administration n’a été meilleure que pendant l’année écoulée. – Par Dieu tout-puissant, s’écria Pwyll, il est vraiment juste que vous en témoigniez votre reconnaissance à l’homme que vous avez eu au milieu de vous ! » Alors, il leur raconta l’aventure. « En vérité, seigneur, dirent-ils, Dieu soit béni de t’avoir procuré une telle amitié. Le gouvernement que nous avons eu cette année, tu ne nous le reprendras pas ? – Certes non, autant qu’il sera en mon pouvoir. »
À partir de ce moment, Pwyll et Arawn s’appliquèrent à consolider leur amitié : ils s’envoyèrent chevaux, chiens de chasse, faucons, tous les objets précieux que chacun pensait propres à faire plaisir à l’autre. À la suite de son séjour en Announ, parce qu’il y avait gouverné avec tant de succès et unifié les deux parties du royaume en un même jour, on n’appela plus Pwyll prince de Dyved, mais « chef d’Announ ». Et chacun se réjouit d’avoir un roi aussi sûr et aussi fidèle.
Un jour, Pwyll se trouvait à Arberth, sa principale résidence, où un festin avait été préparé, avec une grande suite de ses vassaux. Après le premier repas, Pwyll se leva et manifesta le désir d’aller se promener sur le pré, devant la forteresse. Au bout du pré, il y avait une éminence qu’on appelait le Tertre de la Jeunesse. C’est vers ce tertre qu’il dirigea ses pas. « Seigneur, lui dit quelqu’un de la cour, le privilège de ce tertre, c’est que tout noble qui s’y assoit ne puisse s’en aller sans avoir reçu des coups ou des blessures, ou encore avoir été témoin d’un grand prodige. – Les coups et les blessures, répondit-il, je ne les crains guère, d’autant plus que je suis entouré d’une nombreuse troupe. Quant au prodige, je ne serais pas fâché de le voir. Je vais donc aller m’asseoir sur le tertre et attendre ce qui arrivera. » C’est ce qu’il fit.
Comme il était assis au milieu de ses gens au sommet du tertre, on vit venir, le long du grand chemin, une femme montée sur un cheval blanc pâle, gros, très grand. La femme portait un habit doré et lustré et un grand manteau noir. Le cheval paraissait avancer d’un pas lent et égal. Il arriva à la hauteur du tertre. « Hommes ! demanda Pwyll, y a-t-il parmi vous quelqu’un qui connaisse cette femme à cheval, là-bas ? » Ils se regardèrent tous, mais aucun ne put rien répondre sur elle. « Eh bien ! dit Pwyll, que quelqu’un aille à sa rencontre afin de lui demander qui elle est. » L’un des vassaux de Pwyll se leva avec empressement et se porta à la rencontre de la femme. Mais quand il arriva devant elle sur le chemin, elle le dépassa. Il se mit à la poursuivre de son pas le plus rapide, mais plus il se hâtait, plus elle s’éloignait de lui.
Voyant qu’il ne servait à rien d’essayer de la rattraper, il retourna auprès de Pwyll et lui dit : « Seigneur, il est impossible, à n’importe quel homme à pied, le plus rapide soit-il, de rejoindre cette femme. – Alors, dit Pwyll, va à la forteresse, prends le cheval le plus vigoureux que tu trouveras et tâche donc de l’arrêter. » L’homme alla donc chercher le cheval et se mit à poursuivre la cavalière. Arrivé sur un terrain uni, il enfonça les éperons. Mais plus il excitait sa monture, plus la cavalière le distançait, bien que son cheval parût avoir gardé la même allure. Son cheval, à lui, donna bientôt des signes de fatigue et quand il vit que le pied lui manquait, il retourna auprès de Pwyll.
« Seigneur, dit-il, il est inutile à qui que ce soit de poursuivre cette femme. Je ne connaissais pas auparavant de cheval plus rapide que celui-ci dans tout le royaume, et pourtant je n’ai pas réussi à la rejoindre. – Assurément, dit Pwyll, il y a là-dessous quelque histoire de sorcellerie. Retournons à la cour. »
Ils rentrèrent donc dans la forteresse et passèrent la journée à festoyer. Le lendemain, après le premier repas, Pwyll dit : « Nous allons retourner sur le sommet du tertre. » Puis il s’adressa à un écuyer : « Amène le cheval le plus rapide que tu connaisses dans le pré, à proximité du tertre. » Ainsi fut fait, et ils s’en allèrent tandis que le cheval était amené dans le pré.
Ils étaient à peine assis qu’ils aperçurent la femme sur le même cheval, avec la même tenue que la veille, et suivant le même chemin. Pwyll dit à l’écuyer : « Sois prêt à te lancer à sa poursuite afin de lui demander qui elle est. – Volontiers, seigneur. » L’écuyer monta à cheval, mais avant qu’il fût bien installé en selle, elle était passée à côté de lui en laissant entre eux une certaine distance. Elle ne semblait pourtant pas se presser plus que le jour précédent. L’écuyer mit son cheval au trot, pensant que, si tranquille que fût son allure, il la rattraperait facilement. Mais comme cela ne réussissait pas, il lança son cheval au galop, à toute allure, sans pour autant gagner un pouce de terrain. Plus il frappait le cheval, plus elle se trouvait loin de lui, et cependant elle ne paraissait pas aller d’une allure plus rapide qu’auparavant. Voyant que sa poursuite ne donnait aucun résultat, il fit demi-tour et s’en alla rejoindre Pwyll.
« Seigneur, dit-il, le cheval ne peut pas faire plus que ce que tu lui as vu faire. – Je le vois bien, répondit le roi. Il est impossible de la poursuivre. Par Dieu tout-puissant, cette femme doit avoir un message à transmettre à quelqu’un de cette plaine, mais elle ne se donne pas le temps de l’exposer. Retournons à la cour. » Ils revinrent à la forteresse et y passèrent tranquillement la nuit, ayant à souhait musique et boissons diverses.
Ils passèrent la matinée du lendemain à se divertir jusqu’au moment du repas. Quand celui-ci fut terminé, Pwyll dit : « Où est la troupe avec laquelle je suis allé hier sur le sommet du tertre ? – Nous sommes là, seigneur, répondirent-ils. – Nous allons nous y asseoir de nouveau, et nous verrons bien ce qui arrivera. » Puis il dit à son écuyer : « Va chercher mon propre cheval et selle-le le mieux que tu pourras. Va avec lui sur le chemin, et n’oublie pas d’apporter mes éperons. » L’écuyer se hâta d’obéir aux ordres du roi, et tous allèrent s’asseoir sur le tertre.
Ils s’y trouvaient à peine lorsqu’ils virent la cavalière arriver par le même chemin, dans les mêmes habits et avec le même cheval. Elle avançait également de cette même allure tranquille que les deux jours précédents. Pwyll dit à l’écuyer : « Donne-moi mon cheval. C’est moi qui irai à sa poursuite ! » Mais il ne fut pas plus tôt en selle qu’elle l’avait déjà dépassé. Il tourna bride et se précipita vers elle, lâchant les rênes à son cheval impétueux et fougueux, persuadé qu’il allait l’atteindre au deuxième ou au troisième bond. Mais il ne se trouva pas plus près d’elle qu’auparavant. Il lança alors son cheval de toute sa puissance.
Il s’aperçut bien vite qu’il ne la rejoindrait jamais. Alors il s’écria : « Femme, pour l’amour de l’homme que tu aimes le plus au monde, attends-moi ! » Elle s’arrêta net. « Volontiers, dit-elle, mais il eût mieux valu pour ton cheval que tu me fisses cette demande il y a déjà quelque temps ! » Pwyll parvint à sa hauteur. Elle rejeta la partie du voile qui recouvrait son visage, fixa ses yeux brillants sur lui et attendit qu’il voulût bien commencer la conversation. « Princesse, dit Pwyll, de quel pays viens-tu et pour quelle raison voyages-tu ainsi ? – Pour mes propres affaires », répondit-elle. Ils se regardèrent un instant en silence. Elle parla enfin : « Je suis bien heureuse de te rencontrer, roi Pwyll. – Sois la bienvenue », répondit-il. Aux yeux de Pwyll, le visage de toutes les femmes et de toutes les jeunes filles qu’il avait vues jusqu’alors était sans aucun charme par rapport à celui de l’inconnue. Pourtant, l’intensité de son regard l’inquiétait quelque peu. « Princesse, ajouta-t-il, me diras-tu un mot de tes affaires ? – Par Dieu tout-puissant, ma principale affaire était de te rencontrer. Car j’ai entendu raconter bien des choses sur toi, et je sais que tu es un homme fidèle, capable de se faire tuer pour respecter la parole donnée. – On t’a bien informée, dit Pwyll, et sois sûre que si je m’engage en quoi que ce soit vis-à-vis de toi, il ne sera rien que je ne puisse accomplir à ton service. Mais, qui es-tu donc ? – Roi Pwyll, sache qu’on me donne parfois le nom de Rhiannon, fille d’Heveid le Vieux. – Je ne connais personne de ce nom, répondit Pwyll, mais sois rassurée : tu seras bien accueillie à ma cour. Pourquoi voulais-tu me rencontrer ?
— Je vais t’expliquer, dit la cavalière. On veut me donner à un homme que je n’aime pas. Par Dieu tout-puissant, j’ai choisi de me donner à toi parce que tu es un sage roi et un homme fidèle. Ainsi serai-je à l’abri de celui qui me poursuit avec tant d’acharnement, à moins que tu ne me repousses, évidemment. – Te repousser ! s’écria Pwyll, tu n’y penses pas ! Si j’avais à choisir entre toutes les femmes et les jeunes filles du monde, c’est toi que je prendrais ! – Eh bien, puisque c’est ta décision, donne-moi un rendez-vous avant qu’on ne me donne à un autre. – Le plus tôt sera le mieux. Fixe toi-même la date et le lieu de la rencontre. – Eh bien, seigneur, le quatorzième soir après cette journée. Un festin sera préparé pour toi à la cour d’Heveid le Vieux. – Mais où se trouve la cour d’Heveid ? – Ce n’est pas difficile. Il te suffira de suivre ce chemin et de franchir les limites de ton royaume. Au bout d’une lande, près d’un étang, se dresse la forteresse. C’est là que tu me retrouveras. – J’y serai, j’en fais le serment. – Fort bien, seigneur, reste en bonne santé et souviens-toi de ton engagement. » Ils se séparèrent. Pwyll reprit le chemin d’Arberth, mais la cavalière demeura immobile au même endroit, le visage rayonnant, assurément très satisfaite de la tournure qu’avaient prise les événements.
Alors, elle étendit sa main et tourna le chaton de la bague qu’elle portait à l’un de ses doigts. « Eh bien, murmura-t-elle, que penses-tu de tout cela, Merlin ? » Elle entendit la voix de Merlin surgir des frondaisons, comme si l’enchanteur se trouvait près d’elle, invisible dans sa tour d’air. « Que veux-tu que j’en pense, Morgane ? disait-il. Ce sont tes affaires. Elles ne me concernent pas, pas plus qu’elles ne concernent Arthur. Mais explique-moi au moins le jeu auquel tu te livres. » La cavalière se mit à rire. « C’est très simple, répondit-elle. Je veux mettre à l’épreuve le roi Pwyll et savoir s’il est aussi fidèle qu’on le dit. Je n’allais tout de même pas lui dire tout de suite qui j’étais. – Ah, Morgane ! tu ne changeras jamais. Toujours aussi tortueuse, aussi ténébreuse dans tes desseins. Sais-tu que j’ai toujours eu envie de t’appeler Notre-Dame de la Nuit ? Voilà un surnom qui te conviendrait tout à fait. Tu ne te complais que dans de sombres intrigues. Mais prends garde, Morgane, tes intrigues peuvent très bien se retourner contre toi, et je peux t’affirmer qu’un homme fidèle n’a pas toujours que des qualités ; il peut aussi avoir d’insupportables défauts ! » La voix de Merlin se tut. « Merlin ! Merlin ! dis-moi le fond de ta pensée ! » Mais elle eut beau tourner et retourner le chaton de la bague, aucune réponse ne se fit plus entendre. Alors, elle remit son voile sur sa tête et, piquant des deux, s’élança sur le chemin de l’allure tranquille qu’on lui avait vue ces trois jours.
Quant à Pwyll, il était immédiatement revenu près de ses gens. On lui demanda des nouvelles de la femme, mais à chaque fois qu’on l’évoquait, il demeurait muet ou parlait d’autre chose, à tel point que plus personne n’insista. Les jours s’écoulèrent dans les mêmes réjouissances, sauf que Pwyll ne vint plus s’asseoir sur le Tertre de la Jeunesse. Et il en fut ainsi jusqu’au moment fixé pour la rencontre. Il s’équipa, prit avec lui quelques-uns de ses fidèles et s’engagea sur la route de la forteresse d’Heveid le Vieux.
Il la trouva facilement grâce à la description que lui en avait faite celle qui prétendait s’appeler Rhiannon. On lui fit bon accueil, car Morgane s’était assuré le concours de tous ceux qui lui étaient redevables de faveurs ou qui craignaient sa colère. Il y eut donc grande assemblée et grande joie pour tous les gens qui se trouvaient là. On disposa de toutes les ressources de la cour. La salle fut préparée, les tables dressées, et l’on s’installa. Heveid le Vieux s’assit à la gauche de Pwyll et Rhiannon à sa droite, puis chacun prit place selon sa dignité. On se mit à manger, à boire et à converser.
Quand on eut fini de souper, au moment où l’on commençait à boire, on vit arriver un grand jeune homme brun, à l’air princier, vêtu d’un habit de soie brochée. De l’entrée de la salle, il adressa son salut à Pwyll et à tous ceux qui se trouvaient là. « Dieu te bénisse, lui dit Pwyll. Viens t’asseoir au milieu de nous. – Non, répondit-il, je ne suis qu’un solliciteur et je vais exposer ma requête. – Volontiers. Dis-nous ce que tu désires. – En vérité, c’est avec toi, roi Pwyll, que j’ai affaire. C’est pour te faire une demande que je suis venu ici. – Quel qu’en soit l’objet, si je puis accomplir ton désir, tu l’auras[12]. » Rhiannon se pencha vers Pwyll et lui dit : « Hélas ! Pourquoi lui as-tu fait pareille réponse ? » Mais l’étranger s’avança : « Cette réponse, il l’a faite, princesse, et en présence de tous ces gentilshommes.
— Je ne m’en dédirai pas, dit Pwyll, expose-nous l’objet de ta demande. – Voici, répondit l’étranger. Tu dois coucher cette nuit avec la femme que j’aime le plus au monde. C’est pour te la réclamer, ainsi que les préparatifs et les approvisionnements du festin, que je suis venu ici. » Pwyll demeura immobile et silencieux, ne trouvant rien à répondre. « Tais-toi autant que tu le voudras ! s’écria Rhiannon avec colère. Je n’ai jamais vu un homme faire preuve de plus de lenteur d’esprit que toi. – Princesse, dit Pwyll, j’en suis tout confus. Je ne savais pas qui il était. – Eh bien, tu vas le savoir : c’est l’homme à qui l’on voulait me donner, Gaul, fils de Klut, un chef très riche et très orgueilleux. Mais puisque tu as prononcé des paroles imprudentes, il faut que je me résigne. Donne-moi à cet homme pour éviter la honte. – Princesse, tu es injuste. Je ne sais pas quelle réponse est au fond de ton âme, mais je ne pourrai jamais prendre sur moi de dire ce que tu me conseilles. » Rhiannon entraîna Pwyll un peu à l’écart des autres. « Donne-moi à lui, dit-elle, car tu ne peux faire autrement. Mais si tu suis bien mes conseils, je ferai en sorte qu’il ne me possède jamais. – Comment cela ? » répondit Pwyll avec étonnement.
Rhiannon parla à voix basse : « Je te mettrai dans la main un petit sac. Garde-le bien précieusement. Gaul va également te réclamer le festin et tous ses préparatifs et approvisionnements. Or, ils ne t’appartiennent pas puisqu’ils sont à moi. Je les répartirai entre les troupes et la famille. Tu lui répondras dans ce sens. En ce qui me concerne, je lui fixerai un délai de quatorze nuits, à partir de ce soir, avant de coucher avec lui. Le quinzième soir, je ferai préparer pour lui un grand festin ici même. Il faudra que tu viennes, en compagnie de tes fidèles, dans le verger qui est sur la hauteur. Lorsque le festin battra son plein, tu entreras tout seul dans la salle, sans que personne puisse te reconnaître. Il faudra que tu sois revêtu d’habits de mendiant et que ton visage soit maculé de boue. Tu laisseras tes guerriers dans le verger après leur avoir dit qu’ils accourent dès qu’ils t’entendront sonner de la trompe. Car tu dissimuleras une trompe sous tes loques. Tu tiendras le sac que je vais te donner à la main et tu demanderas seulement qu’on te le remplisse de victuailles. Bien sûr, on ne te le refusera pas. Mais quand même on fourrerait dans ce sac tout ce qu’il y a de nourriture et de boisson dans tous tes États, je ferai en sorte qu’il ne soit jamais plein. Alors, quand il s’apercevra que rien ne peut remplir le sac, Gaul demandera des explications. Tu lui répondras que ce sac ne sera jamais plein si un noble très puissant ne se lève et ne tasse lui-même le sac avec ses pieds en disant : « On en a assez mis ». C’est à lui que je demanderai d’aller fouler la nourriture. Une fois qu’il aura mis les pieds dans le sac, déplie les bords et relève-les jusqu’au-dessus de sa tête. Tu le lieras alors avec les courroies du sac et tu sonneras du cor afin que tes gens accourent. N’oublie pas mes instructions et agis exactement comme je viens de te le dire. »
Cependant Gaul s’impatientait. « Roi Pwyll, dit-il, je voudrais bien connaître ta réponse. Serais-tu assez lâche pour ne pas respecter la parole donnée ? – Tout ce que tu m’as demandé et qui est en ma possession, tu l’auras », répondit Pwyll. Gaul ne se tint plus de joie. « Tu n’as donc plus qu’à t’en aller, maintenant », s’exclama-t-il à l’adresse de Pwyll. Rhiannon prit la parole : « Certes, il s’en ira. Mais il y a quelque chose que tu ignores : le festin et ses approvisionnements sont à moi, et le roi Pwyll ne peut te les donner. Je désire en disposer en faveur des hommes de Dyved, de ma famille et de la compagnie qui est ici. Telle est ma volonté et tu ne peux rien contre. Je te dois cependant une compensation : le quinzième soir qui suivra ce jour, un festin sera préparé pour toi dans cette salle. Jusqu’à ce moment-là je désire rester seule, et je ne coucherai avec toi que lorsque tu seras venu au festin. » Ainsi dit-elle. Gaul retourna sur ses terres, Pwyll en Dyved, et ils y passèrent les quatorze nuits qui les séparaient de la rencontre dans la forteresse d’Heveid le Vieux.
Gaul, fils de Klut, se rendit donc, le moment venu, au festin préparé pour lui. Il entra dans la cour et y reçut un bon accueil de la part des serviteurs, des chevaliers et de Rhiannon elle-même. Quant à Pwyll, il se rendit secrètement au verger que lui avait désigné Rhiannon, muni de son sac et entouré d’une centaine d’hommes. Il revêtit de sordides haillons et mit de grosses chaussures. Lorsqu’il sut que le repas se terminait et qu’on commençait à boire, il quitta le verger et marcha droit vers la salle du festin. Arrivé à l’entrée, il salua Gaul et ses compagnons, hommes et femmes. « Dieu te donne biens et bonheur, dit Gaul. Sois le bienvenu dans cette cour. – Seigneur, répondit le faux mendiant, j’ai une requête à te faire. – Qu’elle soit la bienvenue. Si ta demande est convenable, sois sûr que tu l’obtiendras. – Elle est très convenable, et je ne la fais que par besoin. Seigneur, je voudrais seulement qu’on me remplisse de nourriture le petit sac que je porte. – Voilà une requête bien modeste, en vérité, et je te l’accorde bien volontiers. Qu’on remplisse ce sac à ras bord ! »
Un grand nombre d’officiers se levèrent et commencèrent à le remplir : mais ils avaient beau en mettre, le sac restait pratiquement vide. Gaul s’en étonna fort. « Que faut-il donc faire pour que ton sac soit plein ? – Ce n’est pas difficile, répondit le faux mendiant. Il suffit qu’un noble, possédant de bonnes terres et de bonnes troupes, veuille bien presser son contenu avec ses pieds en disant : « On en a mis assez. » » À son tour, Rhiannon prit la parole : « Champion, dit-elle à Gaul, je ne vois que toi qui sois assez riche et puissant, ici, pour le faire. – Soit, répondit Gaul, je le ferai volontiers. »
Il se leva et mit ses deux pieds dans le sac. Alors, Pwyll déplia rapidement ses bords, de telle sorte qu’il enveloppa Gaul tout entier puis ferma le sac, le noua avec les courroies et sonna du cor. Ses gens l’entendirent et accoururent bien vite, envahirent la cour et s’emparèrent de tous ceux qui étaient venus avec Gaul. Pendant ce temps, Pwyll rejeta les haillons, les grosses chaussures et se frotta le visage avec un linge mouillé. « Tu as agi sagement, dit Rhiannon, mais nous n’en avons pas terminé avec Gaul. » Le sac où se trouvait Gaul maintenant avait été placé à l’entrée de la salle, et tous ceux qui passaient donnaient un coup dessus en disant : « Qu’y a-t-il là-dedans ? – Un blaireau ! » répondait-on. Ainsi, firent-ils le jeu du Blaireau dans le Sac qui est encore en usage de nos jours[13].
À l’intérieur du sac, Gaul s’impatientait. « Seigneur, disait-il, veuille m’écouter : le traitement que je subis n’est pas digne de mon rang ni de ma puissance ! – C’est lui qui l’a voulu, clama Rhiannon, et il n’y a pas de raison que nous ne nous amusions à ses dépens. »
Gaul, fils de Klut, on s’en souvient, avait autrefois grandement outragé Morgane qui s’était promis de s’en venger cruellement le moment opportun. Gaul cependant continuait à se plaindre : « Seigneur, geignait-il, je suis moulu et couvert de bleus. J’ai grand besoin de bains et d’onguents pour me guérir. – Soit, dit Pwyll. Si tu veux sortir, tu dois renoncer à Rhiannon. – J’y renonce, accepta Gaul aussitôt, j’en fais le serment, par Dieu tout-puissant. – C’est bon, dit Pwyll, qu’on le laisse aller ! » Ils ouvrirent le sac, et Gaul en sortit piteusement, en grande honte d’avoir été battu. Aussi, s’esquiva-t-il avec ses gens sans plus attendre.
Alors, on prépara la salle en l’honneur de Pwyll et des hommes qui étaient venus avec lui. Puis, tous se mirent à table et chacun s’assit dans le même ordre que quinze jours auparavant. Ils mangèrent et burent en abondance et, le moment venu, Pwyll et celle qui prétendait être Rhiannon se rendirent à leur chambre. La nuit se passa dans les plaisirs et le contentement. Le lendemain, à la pointe du jour, Rhiannon dit : « Seigneur, lève-toi et commence à satisfaire les artistes. Ne refuse aujourd’hui à personne ce qu’on te demandera. – Je le ferai volontiers, répondit Pwyll, aujourd’hui et les jours suivants, tant que durera ce festin. »
Alors Pwyll fit savoir qu’il invitait solliciteurs et artistes à venir à la cour, leur signifiant qu’on satisferait chacun d’eux suivant sa volonté ou sa fantaisie. Dès l’annonce, tous les jongleurs, poètes, harpistes et sonneurs du pays accoururent à la forteresse d’Heveid le Vieux. Et chacun reçut sa récompense. Le festin se poursuivit pendant trois jours et trois nuits et, tant qu’il dura, personne n’essuya le moindre refus. Quand il fut terminé, Pwyll dit à Heveid le Vieux : « Seigneur, avec ta permission, je partirai demain pour mon pays de Dyved. – Eh bien, répondit Heveid, que Dieu aplanisse le chemin devant toi ! Fixe le terme et le moment où Rhiannon ira te rejoindre. – Par Dieu tout-puissant, nous partirons tous les deux ensemble. – Si tel est ton désir et celui de Rhiannon, conclut Heveid le Vieux, je n’ai rien à ajouter. Faites comme vous l’entendez. »
Ils se mirent en route le lendemain pour le pays de Dyved et se rendirent immédiatement à la cour d’Arberth, où un grand festin de bienvenue avait été préparé en leur honneur. De tout le pays, de toutes les terres, accoururent autour d’eux les hommes et les femmes les plus nobles. À tous, Rhiannon fit un présent somptueux, à celui-ci un collier de grande valeur, à celui-là un anneau d’or ou une pierre précieuse. Puis, elle et Pwyll s’efforcèrent de gouverner sagement le pays. Et bientôt, on apprit que Rhiannon était enceinte.
Avant le terme fixé, un fils lui naquit à Arberth même. La nuit de sa naissance, on envoya des femmes veiller la mère et l’enfant. Les femmes s’endormirent, ainsi que la mère. Ces femmes étaient au nombre de six : elles avaient bien veillé une partie de la nuit, mais dès avant minuit, le sommeil s’empara d’elles. Elles s’endormirent donc et ne se réveillèrent qu’au lever du jour. Dès qu’elles furent debout, leurs yeux se tournèrent vers le berceau, mais elles eurent beau chercher, il n’y avait aucune trace de l’enfant. « Hélas ! s’écria l’une d’elles, l’enfant a disparu ! Qu’allons-nous devenir ? – Assurément, dit une autre, on va nous brûler ou nous tuer ! – Il faut trouver un moyen de nous tirer d’embarras, reprit la première. L’une d’entre vous a-t-elle une idée ou un conseil ? – Oui, j’en connais un bon, dit une troisième. Il y a ici une chienne de chasse avec ses petits. Tuons-en quelques-uns, frottons de leur sang le visage et les mains de Rhiannon, jetons les os devant elle et jurons que c’est elle qui a tué son fils. Notre serment à toutes les six l’emportera sur une seule affirmation de sa part. »
Et elles agirent ainsi. Peu après, Rhiannon s’éveilla et dit : « Femmes, où est mon fils ? – Princesse, ne nous demande pas ton fils ; nous ne sommes que plaies et contusions après notre lutte avec toi. Jamais, en vérité, nous n’avons vu autant de force chez une femme et il ne nous a servi à rien de nous battre pour tenter de t’empêcher d’accomplir ton crime. C’est toi-même qui as déchiré ton fils et l’as mis en pièces. Tu le vois bien. Il faut que tu aies une grande audace pour nous le réclamer. – Malheureuses ! s’écria Rhiannon, par le Seigneur Dieu qui voit tout, ne faites pas peser une telle accusation sur moi. Vous savez bien que c’est faux et que nous sommes victimes d’un sortilège. Si vous avez peur d’être châtiées, j’en atteste Dieu, je vous protégerai. – Assurément, répondirent-elles, nous ne nous exposerons pas nous-mêmes pour personne au monde. – Malheureuses ! Vous n’aurez aucun mal à dire la vérité : nous étions toutes endormies, et c’est pendant notre sommeil que l’horrible malheur est arrivé ! » Mais en dépit de ses supplications, en dépit de tout ce qu’elle put dire, Rhiannon n’obtint d’elles aucune autre réponse.
Sur ces entrefaites, Pwyll se leva à son tour ainsi que tous les gens de sa maison. On ne put lui cacher la nouvelle qui se répandit par le pays. Tous les nobles l’apprirent et se réunirent pour examiner l’affaire. Ils envoyèrent des messagers à Pwyll pour lui demander de bannir sa femme ou de la faire périr, car après un si horrible forfait, il était impensable qu’elle demeure reine. Pwyll leur fit cette réponse : « Je ne pourrai jamais faire périr une femme que j’ai aimée et dont, jusqu’à présent, je n’ai jamais eu à me plaindre. Si elle a mal agi, il est juste qu’elle soit punie, mais d’une façon qui soit exemplaire. C’est avec votre conseil que je déciderai de son sort. »
On se réunit dans la forteresse d’Arberth autour de Pwyll et l’on fit comparaître Rhiannon. Elle avait fait venir des sages et des docteurs pour la défendre, mais elle en prit bientôt son parti : il lui parut plus digne d’accepter une pénitence que d’entrer en discussion avec les femmes qui l’accusaient. Voici ce qu’on lui imposa : elle resterait pendant sept années de suite à la cour d’Arberth, s’assoirait chaque jour à côté du montoir de pierre qui était à l’entrée, à l’extérieur de la forteresse, raconterait à tous ceux qui l’ignoreraient l’affreuse action qu’elle avait commise, et proposerait aux hôtes et aux étrangers, s’ils voulaient bien accepter, de les porter sur son dos jusqu’à la grande salle où on les recevrait[14].
Chaque jour, Rhiannon s’en vint donc s’asseoir à côté du montoir de pierre, à l’entrée de la forteresse. Mais il arriva rarement que quelqu’un consentît à se laisser porter. La plupart des gens étaient émus autant par l’aventure extraordinaire qu’elle racontait que par la beauté de la femme. Mais cela ne l’empêchait nullement de se morfondre. Elle avait beau essayer de comprendre ce qui était arrivé, elle ne parvenait à aucune solution acceptable. Interrogé chaque jour, Merlin restait sourd à ses supplications. Pourtant, une fois qu’elle était seule et qu’elle versait d’abondantes larmes, elle entendit clairement la voix de l’enchanteur qui paraissait surgir des murailles mêmes de la forteresse : « Orgueilleuse Morgane, disait-il, voilà qui te fera comprendre certaines choses. Tu te prétendais la plus forte, tu es devenue la plus faible, un objet de risée ou de pitié. Sache bien que ton sort, tu l’as choisi toi-même. Je t’avais bien dit qu’un homme fidèle n’a pas forcément que des qualités. Et Pwyll est assurément bien cruel envers toi, car il ne s’est même pas donné la peine de chercher la vérité, se fiant aveuglément au témoignage des femmes qui t’entouraient. Ce n’est guère là une preuve d’amour. Si cela peut te consoler, sache pourtant que ton fils n’est pas mort. Il a été enlevé par un sorcier que tu as humilié autrefois. De toute façon, tu ne resteras pas toujours ainsi et la vérité éclatera bientôt. » Il y eut alors un grand vent autour de la forteresse, et des oiseaux noirs se mirent à tourbillonner dans le ciel.
En ce temps-là, le seigneur qui régissait la terre de Gwent sous les Bois était un homme sage et avisé qui portait le nom de Teyrnon. C’était le meilleur homme du monde. Il avait chez lui une jument qu’aucun cheval ou jument dans le royaume ne surpassait en beauté et en élégance. Tous les ans, dans la nuit des calendes de mai[15], elle mettait bas un poulain, mais curieusement, le poulain disparaissait aussitôt après sa naissance et nul ne savait ce qu’il devenait. Un soir, Teyrnon dit à son épouse : « Femme, nous sommes vraiment bien insouciants. Nous avons chaque année un poulain de notre jument, et nous n’en conservons aucun ! – Que peut-on y faire ? déclara-t-elle. – Que la vengeance de Dieu s’abatte sur moi si, cette nuit qui est celle des calendes de mai, je ne découvre pas la cause de la disparition de mes poulains comme cela se produit tous les ans ! » Il fit donc rentrer la jument dans l’écurie, se revêtit de ses armes et commença sa garde.
Au début de la nuit, la jument mit bas un poulain grand et accompli qui se dressa sur ses pieds immédiatement. Teyrnon se leva et se mit à considérer les belles proportions de l’animal. Pendant qu’il était ainsi occupé, il entendit un grand bruit et, aussitôt après, il vit une grande main griffue surgir de la fenêtre et saisir le poulain par la crinière. Teyrnon brandit son épée et trancha le bras à partir du coude, si bien que l’avant-bras et le poulain restèrent à l’intérieur. Il entendit alors un grand tumulte et des cris perçants. Il ouvrit la porte et s’élança dans la direction du bruit. Il ne voyait pas qui pouvait crier ainsi à cause de l’obscurité, mais il engagea aussitôt la poursuite. Pensant alors qu’il avait laissé ouverte la porte de l’écurie, il revint en hâte pour la fermer et trouva sur le seuil un petit garçon emmailloté et recouvert d’un beau manteau de soie brochée.
Teyrnon prit l’enfant dans ses bras, ferma la porte et se rendit dans la chambre où dormait sa femme. « Dame, dit-il, es-tu réveillée ? – Je dormais, seigneur, mais ta voix m’a éveillée. – Eh bien, voici un fils pour toi. Ainsi se trouvera atténué ton chagrin de ne pouvoir avoir d’enfant toi-même. – Seigneur, quelle est cette aventure ? » Teyrnon lui raconta tout ce qui venait d’arriver, et la femme fut très étonnée. « Seigneur, dit-elle, quelle sorte d’habit porte l’enfant ? – Un manteau de soie brochée d’or. – C’est donc un fils de noble famille. Si tu le voulais, nous trouverions en lui distraction et consolation. Nous ne dirons rien sur ce qui s’est passé cette nuit et nous garderons l’enfant dans un endroit caché. Je ferai venir des femmes, et je dirai que je suis enceinte. Ainsi sera-t-il connu comme notre fils. – Je suis de ton avis, répondit Teyrnon. Nous ferons exactement ce que tu proposes. »
On fit baptiser l’enfant et on lui donna le nom de Gouri aux Cheveux d’Or, car tout ce qu’il avait de cheveux sur la tête était aussi jaune et brillant que de l’or. On le nourrit dans la maison de Teyrnon jusqu’à ce qu’il eût un an. Il marchait d’un pas solide et il était déjà plus développé qu’un enfant de trois ans. Chaque fois qu’on le laissait aller librement à travers la forteresse, il cherchait toujours à pénétrer dans les écuries. Seigneur, dit la dame à Teyrnon, où est donc le poulain que tu as sauvé la nuit où tu as découvert l’enfant ? – Je l’ai confié aux valets qui s’occupent des chevaux, répondit Teyrnon, en leur recommandant de bien veiller sur lui. – Ne serait-ce pas une bonne chose, seigneur, de le faire dresser et de le donner à l’enfant, puisque c’est la nuit même où tu l’as trouvé que le poulain est né et que tu l’as sauvé[16] ? – Tu as raison, répondit Teyrnon, et je t’autorise à faire ce qu’il convient pour que le poulain soit dressé et donné à l’enfant. » La dame se rendit alors aux écuries, auprès des valets et des écuyers, et leur recommanda de bien veiller sur l’animal et de faire en sorte qu’il fût bien dressé pour le moment où l’enfant serait en âge de le monter. Les valets et les écuyers dirent qu’ils feraient selon son désir.
Sur ces entrefaites, on entendit de surprenantes nouvelles au sujet de Rhiannon et de la dure pénitence qui lui était imposée. Teyrnon, à cause de la découverte qu’il avait faite, prêta l’oreille à cette histoire et s’en informa soigneusement auprès des personnes qui avaient eu l’occasion d’aller à la cour d’Arberth et qui plaignaient la malheureuse femme à propos de sa triste aventure. Teyrnon y réfléchit longuement. Il examina l’enfant avec beaucoup d’attention et finit par admettre qu’il ressemblait étrangement à Pwyll comme il n’avait jamais vu un fils ressembler à son père. L’aspect de Pwyll lui était bien connu, car il avait été son familier autrefois. Aussi fut-il pris d’une grande tristesse à la pensée du mal qu’il causait en retenant l’enfant alors qu’il savait que c’était le fils d’un autre homme. Il prévint sa femme, lui démontra qu’ils agissaient mal en gardant l’enfant et en causant tant de peine à une dame comme Rhiannon, persuadé qu’il était que Gouri aux Cheveux d’Or était le fils de Pwyll, roi de Dyved.
La femme de Teyrnon tomba d’accord avec lui pour envoyer l’enfant à Pwyll. « Nous en recueillerons, dit-elle, trois avantages : d’abord, remerciements et présents pour avoir fait cesser la pénitence de Rhiannon ; remerciements et reconnaissance de la part de Pwyll pour avoir élevé l’enfant et le lui avoir rendu ; en troisième lieu, si l’enfant est de noble naissance, reconnaissance de notre fils adoptif qui nous fera le plus de bien qu’il pourra. »
Dès le lendemain, Teyrnon s’équipa avec ses chevaliers et partit en compagnie de l’enfant, qui était monté sur le poulain qu’on lui destinait. Ils se dirigèrent vers Arberth et ne tardèrent pas à y arriver. Ils aperçurent Rhiannon assise à côté du montoir de pierre. Lorsqu’ils s’arrêtèrent à sa hauteur, elle leur dit : « Seigneurs, n’allez pas plus loin ; je porterai chacun de vous jusqu’à la cour. C’est là ma pénitence pour avoir tué mon fils et l’avoir moi-même mis en pièces. – Dame, répondit Teyrnon, je ne crois pas qu’un seul d’entre nous aille sur ton dos. – Certes, reprit alors l’enfant, je sais que pour ma part, je n’irai pas ! » Ils entrèrent alors dans la forteresse où on les reçut avec de grandes démonstrations de joie.
On commençait justement un festin, car Pwyll venait de rentrer de faire le tour de ses États. Ils se rendirent à la salle et allèrent se laver. Pwyll fit bon accueil à Teyrnon, et tout le monde s’assit : Teyrnon fut placé entre Pwyll et Rhiannon, ses deux compagnons à côté de Pwyll, et l’enfant entre eux. Après qu’on eut fini de festoyer et que l’on commença à boire, ils se mirent à converser. Teyrnon raconta toute l’aventure de la jument et de l’enfant, comment l’enfant avait passé pour être le sien et celui de sa femme, et comment ils l’avaient élevé. « Voici ton fils, princesse, dit-il à Rhiannon en lui désignant l’enfant. Ils ont bien tort, ceux qui t’accusent faussement. Quand j’ai appris la douleur qui t’accablait, j’en ai éprouvé grande peine et compassion. Je ne pense pas qu’il y ait dans toute l’assistance quelqu’un qui puisse douter que l’enfant est vraiment le fils de Pwyll. » Ils furent tous unanimes : « Personne ne peut dire le contraire. Il ressemble trop à son père pour qu’on émette la moindre réserve à ce sujet, s’exclamèrent-ils. – Par Dieu tout-puissant, dit Rhiannon, mon esprit serait délivré de son souci[17] si une telle chose était vraie. »
C’est alors que se leva Pendaran, l’un des plus fidèles vassaux de Pwyll, et il parla ainsi en s’adressant à Rhiannon : « Princesse, tu viens de nommer toi-même ton fils. Le nom de Pryderi lui conviendra parfaitement. – Mais, remarqua Rhiannon, je suppose qu’il a été baptisé et qu’il a déjà un nom. Peut-être que le nom qui lui a été donné lui irait davantage ! – Quel nom lui as-tu donné ? demanda Pendaran à Teyrnon. – Il a reçu celui de Gouri aux Cheveux d’Or », répondit Teyrnon. Pwyll intervint alors : « Rien de plus juste, dit-il, de lui donner le nom qu’a évoqué sa mère lorsqu’elle a appris à son sujet si joyeuse nouvelle. » Et tout le monde d’admettre en effet que c’était une raison suffisante pour que l’enfant s’appelât Pryderi, fils de Pwyll.
Cependant, Pwyll se tourna vers Teyrnon : « Dieu te récompense, pour avoir élevé cet enfant jusqu’à cette heure. Il est juste aussi que celui-ci, s’il est vraiment noble de cœur, te le rende par sa reconnaissance. – Seigneur, dit Teyrnon, aucune femme au monde n’aura plus de chagrin que la femme qui l’a élevé tendrement. Il est juste, en effet, qu’il ne nous oublie pas, ni elle ni moi, pour l’affection que nous lui avons témoignée. – Par Dieu tout-puissant, dit Pwyll, tant que je vivrai, je te maintiendrai, toi et tes biens, tant que je pourrai maintenir les miens à moi-même. Quand ce sera au tour de l’enfant de gouverner ce royaume, il aura encore plus de raisons que moi de te soutenir. Si c’est ton avis et celui des gentilshommes qui sont là, comme tu l’as nourri jusqu’à présent, nous le donnerons désormais à élever à Pendaran. Vous serez compagnons, et tous les deux, pour lui, leurs pères nourriciers[18]. – C’est une bonne idée », dirent tous ceux qui se trouvaient là.
On confia donc l’enfant à Pendaran. Celui-ci, aussitôt, fit ses préparatifs et retourna dans ses domaines. Les nobles du pays partirent au même moment. Teyrnon et ses compagnons se mirent en route au milieu des témoignages d’affection et de joie. Il ne s’en alla pas sans qu’on lui eût offert les joyaux les plus précieux, les chevaux les plus racés, les chiens les plus recherchés, mais il ne voulut rien accepter.
Quant à Rhiannon, elle dit à Pwyll : « Voici que mon fils est retrouvé et que justice m’a été rendue. Je ne vois pas ce que je ferais maintenant en ta compagnie. – Tu dis vrai, femme, ce qui nous est arrivé est trop triste. – Je reprends donc ma liberté, dit-elle encore, mais je sais que notre fils n’a rien à craindre à présent. » Sans ajouter une parole, elle fit préparer son cheval blanc et, vêtue des habits qu’elle avait la première fois qu’elle s’était présentée sur le chemin, près du Tertre de la Jeunesse, elle sauta en selle et s’éloigna à travers la forêt sans se retourner[19].